MONSIEUR L'ABBé PIERRE

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Mercredi 24 janvier 2007  
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Analyse

L'abbé Pierre à la hauteur du mythe, par Henri Tincq

LE MONDE | 23.01.07 | 13h46  •  Mis à jour le 23.01.07 | 13h46
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L'abbé Pierre était une exception française et la France a été, pendant plus d'un demi-siècle, fascinée par elle. Un pays volontiers divisé, déchristianisé, replié sur ses privilèges, s'est identifié, jusqu'au fracas médiatique qui suit sa mort, à ce simple prêtre, ce résistant, ce député, ce prophète, ce compagnon de tous les damnés de la terre et soutiers de la misère. Sans forfanterie, sans les moyens de la télé-réalité et du Téléthon, l'abbé Pierre s'est imposé comme une grande voix morale, celle des derniers bidonvilles de la région parisienne comme du fin fond de l'Afrique. Voix de tous les sans-abri, des sans-papiers, de tous les sans-voix. Voix de la France fragile et précaire.

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La France a besoin de figures consensuelles pour se donner l'illusion qu'elle reste unie et peut avancer en compagnie de tels mythes. L'abbé Pierre fut l'une de ces rares figures qui rassemblent, qu'on ne discute pas ou peu, font silence autour d'elles, comme en a témoigné, malgré l'usure du temps, la régularité de ses cotes de popularité et en témoignent encore la multitude des témoignages de tous les horizons suivant sa mort et l'hommage national qui se prépare.

Providence des mal-logés et des dessinateurs de presse ("Un ovale en guise de béret, deux ronds pour les lunettes et deux points au milieu des yeux, vous avez l'abbé Pierre", disait Cabu), apôtre aux joues pâles, dévorées par la barbe, soutane défraîchie, gros souliers maculés par la boue des bidonvilles, l'abbé Pierre était sur tous les fronts de la misère. Détestant le sentimentalisme béat, il donnait la parole à ses compagnons de route, parmi les plus modestes et les plus célèbres comme un Bernard Kouchner pour qui l'abbé Pierre fut l'un des principaux agitateurs de notre temps. Et il voyageait avec eux jusqu'en Israël, à Gaza, en Afrique, en Bosnie, sur tous les théâtres du monde en conflit.

Mais comment expliquer la permanence d'un tel mythe fondé sur la révolte et le non-conformisme, au-delà de tous les critères connus de la réussite mondaine : jeunesse, argent, fortune, beauté, santé. D'abord l'explication sociologique : "Dans un présent caractérisé par l'éphémère, les modes, la vitesse, le changement, l'abbé Pierre fait surgir une autre temporalité, une constance, une éternité", écrivait Denis Bertrand, professeur à Paris-VIII dans un hors-série de l'hebdomadaire La Vie de 2004 consacré aux cinquante ans de combat du fondateur d'Emmaüs.

Puis l'explication politique : de 1954 à 2007, l'abbé Pierre aura incarné en France une sorte de mauvaise conscience collective, liée à la persistance de situations d'extrême précarité et d'injustices et à l'impuissance de la classe politique. Qui aurait pu prévoir en 1954 que son appel "mes amis au secours" garderait, tant d'années après, dans un pays aussi développé, une si radicale actualité et urgence ? Son cri a rallié des générations de militants, sans distinction de pensée et de confession, chrétiens et laïques, sous les étiquettes les plus diverses. Générations de ces hommes et femmes qui ont toujours préféré les actes aux grands discours, la solidarité concrète à la rhétorique politique, tendant la main aux plus déshérités "sans redouter la fatigue", selon le mot même de celui qui vient de mourir.

Enfin l'explication par la permanence d'un christianisme solidaire qui reste actif quand bien même la France se dit de moins en moins religieuse. Qui n'a vu l'abbé Pierre dans sa cellule du monastère normand de Saint-Wandrille, priant au pied de la planche de bois qui lui servait de lit, ou à l'autel en train de célébrer la messe, peine à comprendre ce qui était au coeur de son action : sa foi. Jamais ce prêtre ne fut infidèle, plus mystique et spirituel que théologien. Mais libre il était dans sa vie et ses engagements, libre il était resté dans une Eglise dont il ne détestait rien tant que le dogmatisme.

Il ne fut pas un partenaire plus commode pour sa hiérarchie que pour le monde politique. Il épinglait une Eglise qu'il voulait davantage mobilisée contre l'injustice, "prête à se mouiller du haut en bas, depuis les prélats les plus hauts, jusqu'au plus humble petit enfant qui a la foi". Il rêvait à un catholicisme pur de toute compromission avec l'argent et les honneurs. A propos des voyages de Jean Paul II, il disait : "Je ne peux pas supporter que l'Eglise joue la comédie, qu'elle supporte, quand le pape doit se déplacer, qu'il y ait des dépenses pour lui plus grandes que celles faites pour les hommes les plus puissants de l'univers."

Il prenait à contre-pied les positions de sa hiérarchie, prêchait pour le mariage des prêtres et l'ordination des femmes : "Où lit-on dans l'Evangile que le sacrement de l'ordre devrait être réservé à l'homme ?" Il se déclara sur le tard favorable à l'homoparentalité et ne craint pas de révéler, dans un ultime livre de confessions en 2005, qu'il avait violé son voeu de célibat et commis le péché de chair. A propos du sida, dès 1989 il faisait preuve d'un infini bon sens, affirmant que le meilleur préservatif est la fidélité, mais ajoutant : "Si vous fautez, alors n'ayez pas la lâcheté de ne pas prendre de préservatif." Position reprise après lui par de nombreux évêques dans le monde.

Ses rapports avec l'épiscopat français n'ont pas toujours été sereins. Comme pour Mgr Gaillot, évêque d'Evreux évincé en 1995, son omniprésence dans les médias faisait ressortir l'incapacité de communiquer de son Eglise. De même, son habileté politique l'avait-il mis au centre de réseaux qui échappaient au contrôle de la hiérarchie et éveillaient sa méfiance et sa jalousie.

Il ne consultait jamais évêque, ni historien, ni théologien et profita des espaces de liberté en ignorant les contraintes de l'institution. Une seule fois, il fut désavoué (il dira "censuré") par l'épiscopat, en 1996 quand il vola au secours de Roger Garaudy, ancien dirigeant communiste converti à l'islam, auteur d'un ouvrage à caractère antisémite ("Les mythes fondateurs de la Shoah") devenu objet de polémique. Reprenant les clichés les plus éculés, l'abbé Pierre accusa le "lobby sioniste international". Il fut sermonné par le cardinal Lustiger avec lequel ses relations, hormis cet épisode, furent toujours confiantes.

Sa chute de popularité fut de courte durée. L'abbé Pierre a toujours symbolisé une certaine image de l'Eglise dans des milieux incroyants éloignés d'elle et cherchant dans des figures charismatiques et médiatiques des raisons de vivre, de s'identifier, voire des modèles de sainteté, chrétienne autant que laïque. De l'homme d'action, il avait toutes les qualités mais sans doute le défaut de se croire investi d'une compétence universelle, donc de se fermer à l'étude et au conseil.

Henri Tincq
Article paru dans l'édition du 24.01.07. Offre Elections 2007 : Le Monde à -50%
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